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Publié le 02/11/2016

EN NIMBUS 2000 VERS LA FRANCE !

Harry Potter est aujourd’hui un héros phare aux côtés des personnages de Roald Dahl, du Petit Nicolas ou encore du Petit Prince. De son arrivée en France en 1998 à la sortie imminente d’une huitième histoire, voici les souvenirs de Christine Baker, son éditrice française, et de Jean-François Ménard, son traducteur.

Harry Potter à l'école des sorciers, Folio Junior, 1998.
La première édition de Harry Potter, parue en 1998

Il était une fois, en un week-end gris du milieu des années 1990, l’histoire d’une éditrice française installée à Londres. Elle s’apprêtait alors à lire le manuscrit du premier roman d’une inconnue… Une histoire de sorciers, de magie, de bien et de mal, lui avait-on dit. Aujourd’hui, Christine Baker, directrice éditoriale de Gallimard Jeunesse, garde un souvenir intact de sa première impression.

« J’ai été immédiatement frappée par la maîtrise de cette jeune inconnue, j’avais du mal à croire que ce que je lisais était un premier livre. Tous les éléments qui m’attirent dans un texte étaient présents : la véracité psychologique, la vivacité des dialogues, l’authenticité des sentiments, l’humour, l’inventivité, la construction d’un univers parallèle cohérent, immédiatement crédible et d’une grande évidence visuelle… Le cocktail était savamment dosé et ce réel savoir faire m’a impressionnée. Il n’y avait pas de raison d’hésiter : il fallait qu’on publie ! J’étais aussi confortée par la maturité, la détermination exceptionnelle que démontrait son plan d’une histoire racontée en plusieurs tomes – une conception inouïe à l’époque ! »

Et c’est ainsi que Harry Potter à l’école des sorciers est arrivé en France pour vivre le succès qu’on lui connaît aujourd’hui.

 

 

 

Mais avant tout cela, il a fallu résoudre la question de la traduction ! Le langage de J.K. Rowling est si inventif, les jeux de mots si nombreux, la polysémie des noms propres si pertinente que la tâche ne devait souffrir aucune imprécision. « J’ai très vite pensé à Jean-François Ménard. Il était le traducteur préféré de Roald Dahl qui avait adoré son travail sur Le BGG. Je connaissais son humour narquois et son goût pour les jeux de mots. Je savais qu’il s’intéressait à la magie et en plus l’étymologie est une science qui le passionnait. Nous lui avons envoyé le livre et quelques jours plus tard, il nous a appelés. Je me souviens très bien de son message : “Allô, ici Nicolas Flamel (ndlr : l’alchimiste qui a fabriqué la pierre philosophale dans la série, mais aussi le nom d’un Français ayant réellement existé au XIVe siècle), rappelez-moi.” J’ai compris que c’était bon, qu’il était partant pour se lancer dans cette aventure ! »

Harry Potter prend alors une place plus que singulière dans l’existence de cet homme ! Bien sûr, le traducteur n’a rien oublié de sa première lecture du roman jeunesse envoyé par Christine Baker :

« Je suis très sensible à l’écriture d’un livre.
Là, je découvrais un langage différent et c’est une formidable opportunité
de traduire en français une langue qui est l’invention d’un auteur. » 

C’est alors parti pour un long travail d’adaptation… Poudlard, les Moldus et autres balais, le Chemin de Traverse, Gringotts… ont été dix ans de la vie professionnelle de Jean-François Ménard. Quand le succès battait son plein, il était l’homme que les Français attendaient. Quelle pression de savoir que tant de petits lecteurs étaient suspendus à sa traduction ! « C’était une force pour moi, cela me donnait une énergie. Bien sûr, je savais qu’on me guettait à je ne sais quel tournant, mais ce que je craignais le plus était d’être responsable d’une incohérence de traduction entre deux volumes. Par exemple, un nom de personne que j’aurais traduit en français et qui tout d’un coup se serait retrouvé dans un autre contexte ou l’inverse, un mot anglais que je n’aurais pas traduit et qu’il aurait mieux valu traduire parce que cela signifiait quelque chose dans l’épisode suivant. Mais finalement tout s’est bien passé ! » raconte-t-il aujourd’hui.
Bien sûr, il a fallu s’organiser et entre les dictionnaires de langue classiques, Jean-François Ménard a empilé les glossaires qu’il s’est fabriqués au fur et à mesure de son dur labeur. Ainsi, les mots spécifiques (objets, formules, noms d’animaux, de baguettes, règles du Quidditch…) sont soigneusement répertoriés par ordre alphabétique. Ces trente-six pages furent un précieux instrument. « En revanche, je n’ai pas rédigé de fiches sur les personnages car, eux, je les avais parfaitement intériorisés. » Les dilemmes se sont surtout posés autour des mots créés par J.K. Rowling : quels équivalents français inventer ?
« Prenez les Moldus… En anglais, les non-sorciers sont les Muggles. Dans mon dictionnaire, ce mot est désigné comme un nom commun dont on ne connaît pas très bien la signification. On le trouve dans certains textes du XVIIe de Thomas Middleton et dans certains dialectes régionaux, il désigne la queue du diable… La romancière avait donc choisi un mot à la sonorité un peu bizarre et n’ayant pas vraiment de sens. Quel équivalent trouver ? J’ai opté pour Moldu qui pour moi évoque ceux qui sont un peu mous du cerveau ! La consonance n’est pas trop éloignée de celle de muggle. » Jean- François Ménard pourrait raconter de telles histoires de traduction pendant des heures sur tous les mots de la sorcellerie. “Hogwarts” est ainsi devenu “Poudlard” (le mot “pou” et le mot “lard” évoquant l’aspect peu ragoûtant de Hogwarts qui signifie littéralement “verrues de cochon“). Enfin, de réflexions en inventions, la version française a vu le jour et la saga entière fait figure de cas d’école dans le monde de la traduction. Tout ceux qui découvrent Harry Potter sont épatés par la qualité et la singularité du texte : le bouche-à oreille fait son oeuvre…

UNE SAGA MONDIALE !
Aujourd’hui, Harry Potter est traduit en 79 langues et la série est vendue dans 200 pays. Il est donc possible de lire les aventures de Harry, Ron et Hermione en chinois, en coréen, en japonais, en russe, mais encore en croate, en bulgare, en danois, en estonien, en finnois, sans compter plusieurs dialectes indiens (gujarâti, hindi, marathî)…
Certaines langues régionales ont même leur version. C’est le cas du pays basque et le premier tome existe également en breton. Il est intitulé Harry Potter ha Maen ar Furien. Le texte a aussi été américanisé pour les États-Unis et les Américains découvrent ainsi cette œuvre avec les singularités de leur anglais. Les étudiants en lettres classiques peuvent, eux, découvrir Harrius Potter et Philosohi Lapis et Harrius Potter et Camera Secretorum, soit les deux premiers tomes en latin.

Le succès commence à battre son plein en Grande-Bretagne et la France est vite contaminée! Dans les cours d’écoles, le livre se répand même comme une traînée de poudre… 

© Serge Benhamou/Gamma-Rapho

Quand Christine Baker évoque aujourd’hui l’accueil mondial incroyable qui lui a été réservé, elle insiste sur le fait que ce n’est pas forcément la magie qui caractérise cette aventure « mais plutôt ses limites ainsi que le libre arbitre et l’importance des choix que chaque personnage doit faire. Ces valeurs morales et humanistes animent le succès de cette œuvre. C’est pour moi un des aspects les plus beaux de cette réussite. »

« IL Y A TRÈS PEU
D’AUTEURS QUI ONT ÉTÉ HABITÉS AINSI
PENDANT 17 ANS PAR LE MÊME UNIVERS. »

Christine Baker, directrice éditoriale de Gallimard Jeunesse

Le travail de la romancière l’impressionne toujours autant ! « Je pense qu’il y a très peu d’auteurs qui ont été habités ainsi pendant 17 ans par le même univers. J’ai admiré encore davantage Jo à partir du tournant du tome 4. Tout avait changé, l’anticipation était écrasante, mais rien n’a pu la faire dévier du cap qu’elle s’était fixée. » Peut-être est-ce l’une des clés de ce succès ?

De sortie en sortie, les sept tomes ont participé pendant une dizaine d’années à la vie de la maison d’édition qui se prépare aujourd’hui à publier le script de la pièce de théâtre Harry Potter et l’Enfant Maudit. Jean- François Ménard a passé une partie de son été à la traduire et les lecteurs n’ont plus qu’à voyager vers elle ! Une génération de nouveaux lecteurs pourra d’ailleurs découvrir les tomes précédents dont les couvertures ont été relookées par Olly Moss. Ce désormais classique de la littérature de jeunesse s’installe durablement en France. Comme partout dans le monde !